Tournage en studio ou en extérieur : analyse d’une étude complète

Tournage en intérieur ou en extérieur - StudioSpresso

En France et en Europe, les studios de tournage font leur possible pour s’inscrire efficacement et durablement dans le développement de l’audiovisuel et du cinéma. Fort de ce constat, le CNC et FilmFrance se sont associés et ont demandé à Serge Siritzky de réaliser un rapport sur le sujet. Ce rapport, rendu au mois de mai 2019, est un véritable état des lieux comparatif des infrastructures existantes, tant en France qu’en Europe. C’est aussi une série de propositions visant à encourager le développement et la structuration de ces équipements.

Aujourd’hui, nous allons nous intéresser tout particulièrement sur un point précis de ce rapport qui analyse les avantages et les inconvénients des tournages en studio et en extérieur ainsi que leur possible évolution future.


Crédit photo : © Niek Verlaan

Le sous-développement français

Avant d’en venir au point qui nous intéresse dans cet article, c’est-à-dire les aspects positifs et négatifs des tournages en studio ou en extérieur, Serge Siritzky fait un premier constat : la France accuse un retard conséquent sur de multiples points lorsqu’on la compare avec les studios européens.Et, force est de constater que ce retard se retrouve sur de multiples critères :

  • la surface totale des plateaux, deux à cinq moins importante en France que dans le reste de l’Europe. Par exemple, quand les plateaux d’Epinay-sur-Seine couvre 3 300 m², ceux de Pinewood à Londres représentent 39 000 m² !
  • le nombre de plateaux par studio de tournage. Là encore, les chiffres français sont 2 à 3 fois inférieurs à ceux affichés par les studios européens : 7 plateaux pour Bry-sur-Marne contre 21 pour Babelsberg à Berlin.
  • la taille des plateaux. A nouveau, on observe que les plateaux français sont 2 à 3 fois plus petits que les plateaux européens : 2 000 m² pour les Studios de Paris contre 6 000 m& pour Korda Studios (Budapest).
  • les backlots (terrains destinés à bâtir les décors extérieurs). On s’aperçoit que l’offre est très limitée en France sur ce point-là également : 6 000 m² de backlots à Bry-sur-Marne quand ceux de Warner Leavesden (Royaume-Uni) dépassent les 400 000 m².
  • les bassins, indispensables pour les scènes aquatiques. A l’heure actuelle, il n’y a aucun grand bassin aquatique en France.
  • les fosses, éléments très utiles pour filmer une scène par le dessous ou en remontant. Pour l’instant, seuls quelques grands plateaux français en sont pourvus tandis que la majorité des studios européens en possèdent, même parmi les plus modestes.
  • les annexes de plateau :  ce terme englobe menuiseries, ateliers, loges, salles de maquillage, bureaux de production, parkings, cantine, accès pratique pour le matériel de tournage, etc. Alors que les studios européens sont entièrement équipés du point de vue des annexes de plateau, les studios français incluent rarement l’intégralité de ces éléments. En outre, étant le plus souvent séparés du plateau de tournage lui-même, ils sont moins pratiques et moins faciles d’accès.
  • les autres services : Le studio de Pinewood est par exemple un véritable pôle de services audiovisuels avec plus de 150 prestataires dans tous les domaines. Au contraire, en France, peu de studios proposent des services complémentaires. On notera tout de même le studio de Bry-sur-Marne qui a un sous-traitant proposant un service de location de meubles et d’accessoires.
  • la restauration : élément indispensable pour le confort des équipes de tournage. A nouveau, la France fait pâle figure. En effet, tous les techniciens interrogés ont été catégoriques : aucun studio français ne propose un service de restauration avec une qualité équivalente au service proposé par les studios étrangers.

Il conviendra également de noter que les studios français ne sont pas avantagés par le modèle économique proposé en France, même le gouvernement a proposé (tardivement) des mesures plus avantageuses, sous forme de crédits d’impôts. Alors que les studios étrangers reposent sur un modèle économique “one stop, one shot”, les studios français peinent à contrôler leur foncier et sont confrontés à une dichotomie entre leur chiffre d’affaires stagnant et des coûts sans cesse en augmentation. De plus, les studios français éprouvent de grosses difficultés à avoir un taux d’occupation rentable

En résumé, les studios français accusent un retard assez important dans le développement de leurs structures. Ce retard s’explique par différentes raisons, tant culturelles que financières.

Comment expliquer le retard des studios français ?

Pendant longtemps, les tournages en studio étaient privilégiés. D’ailleurs, de nombreux studios en France fonctionnaient très bien, à l’image des Studios Pagnol à Marseille. Mais cette activité a progressivement diminué, entraînant la fermeture de nombreux studios français ou de grosses difficultés budgétaires pour ceux qui réussissaient à survivre.

Comment expliquer cet abandon des tournages en studio ? Là encore, les causes sont multiples.

Le phénomène de la Nouvelle Vague

A partir de la fin des années 1950, on observe un changement assez radical dans la façon de réaliser et de produire des films. En effet, les tournages en décor naturel sont désormais privilégiés, au détriment des tournages en studio. Par ailleurs, ce phénomène engendre aussi une formation minime des techniciens sur les aspects du tournage en studio et leur formation est beaucoup plus axée sur les tournages en extérieur.

La concurrence de l’Europe de l’Est

Dans les années 1990, les pays de l’Est font leur entrée dans l’Union Européenne. Ils font alors de gros efforts de développement afin d’attirer les tournages étrangers, notamment en proposant une main-d’oeuvre technique (très) bon marché. A l’inverse, les studios de tournage français font face à des charges sociales élevées et des durées de travail limitées. En outre, ces pays sont à même de proposer un système de crédit d’impôt plus compétitif que celui proposé par la France.

Le problème du compte de soutien

Jusqu’en 2006, le compte de soutien réinvesti permettait d’obtenir un supplément en fonction du nombre de jours de tournage, supplément pouvant aller jusqu’à 305 000 euros. En 2006, ce supplément a été supprimé. En effet, il entrait en contradiction avec la réglementation communautaire.

Un crédit d’impôt français peu compétitif

Force est de constater que la France a, encore une fois, tardé à proposer des solutions la rendant compétitive face aux autres pays européens :

  • 2004 pour un crédit d’impôt sur les dépenses de production cinématographique pour les oeuvres françaises,
  • 2005 pour un crédit d’impôt sur les dépenses de production audiovisuelle pour les oeuvres françaises,
  • 2009  pour un crédit d’impôt sur les dépenses de production cinématographique et audiovisuelle pour les oeuvres étrangères.

Ce n’est qu’à partir de 2016 que l’augmentation des taux de crédit d’impôt a permis aux studios de tournage français de devenir plus compétitifs. Néanmoins, l’assiette de crédit d’impôt reste toujours plus étroite en France que dans les autres pays européens.

Les tournages de films publicitaires en baisse

Dans les années 1990, les tournages de spots publicitaires représentaient la moitié, voire plus, de l’activité des studios de tournage en France. Aujourd’hui, cela ne représente que 5 à 10 % de l’activité de ces studios. Plusieurs facteurs sont à mettre en cause :

  • le succès grandissant des agences de publicité anglaises, au détriment des agences françaises,
  • la concentration de plus en plus importante des grands annonceurs,
  • la délocalisation vers les pays de l’Est, moins chers.

Le coût de la main-d’oeuvre française

En France, le coût de la main d’oeuvre est plus élevé que dans tous les autres pays européens, notamment à cause des charges sociales et de la durée de travail limitée à 40 heures par semaine (quand elle peut aller jusqu’à 60 heures dans d’autres pays). Or, certains postes, tels que la fabrication des décors, demandent une main d’oeuvre nombreuse et entraînent donc un surcoût assez conséquent pour le budget d’un tournage.

En France, on constate que le personnel technique est de 15 à 30 % plus chers que celui des pays de l’Est. Cependant, les techniciens français sont réputés pour être parmi les plus polyvalents et les plus productifs.


Crédit photo : © Rebelmimi

Une fois ce constat fait, il est nécessaire d’étudier les conditions qui seraient le plus propices au développement des studios de tournage en France.

Les contraintes de tournage en extérieur

Lorsqu’on compare les tournages en studio et les tournages en décor naturel, il est indéniable que les tournages en extérieur souffrent de défauts que les tournages en studio n’ont pas.

Le coût et les difficultés de tournage

En premier lieu, l’aspect budgétaire est un critère très important. Or, le coût des tournages en extérieur, que ce soit à Paris ou dans les grandes villes de France, a considérablement augmenté. A cette forte augmentation, viennent s’ajouter des contraintes administratives de plus en plus importantes, les communes étant de plus en plus attentives à protéger ses habitants. Pour finir, la réglementation concernant la sécurité dans les lieux publics s’est elle aussi durcie, rendant de plus en plus difficiles les tournages en décor naturel en France.

A l’inverse, la majorité des studios sont équipés aux normes de sécurité et se tournent de plus en plus vers des alternatives de développement durable. Ils représentent donc une alternative très avantageuse, tant sur le plan financier qu’administratif.

Les aléas des tournages en extérieur

L’aléa le plus évident lors d’un tournage en extérieur reste évidemment la météo. Élément qui ne viendra jamais perturbé un tournage en studio.

Un autre élément concerne les tournages de scènes de nuit. En extérieur, il est obligatoire d’attendre le coucher du soleil et donc d’adapter les salaires aux tarifs de nuit. Lors d’un tournage en studio, la nuit sera simulée et les scènes nocturnes pourront être tournées en journée. De ce fait, cela peut représenter une économie substantielle pour le budget de la production.

Le tournage en studio : un élément indispensable pour tous les films

Même les films tournés en extérieur utilisent des studios. Notamment car ils présentent l’avantage de réunir de nombreux éléments en un seul et même lieu : plateaux de tournage, stocks ou fabrication des décors annexes, bureaux de productions, chargement des camions de matériel, etc. Ainsi, les studios de Bry-sur-Marne ont 30 % de leur activité consacrée à des films tournés en extérieur. Globalement, les directeurs de production estiment que la moitié des films ou séries tournés en région parisienne font appel aux studios pour une partie de leur tournage.

L’important développement des effets visuels numériques

Élargissant considérablement le champ des possibilités des producteurs et réalisateurs de films ou de séries, les effets visuels numériques sont en plein expansion. Ce développement entraîne donc une sollicitation plus importante des studios de tournage puisqu’ils nécessitent l’utilisation d’un fond vert en intérieur.

De plus, les effets spéciaux évoluent eux aussi très rapidement. Par ailleurs, la technique des effets spéciaux ne nécessitent plus d’être travaillée en post-production. En effet, certains effets peuvent être directement inclus pendant le tournage.

De ce fait, le recours à des studios de tournage va devenir de plus en plus indispensable. La France pourrait devenir un pays privilégié pour ce type de tournages : les techniciens français excellent dans ce domaine et sont très recherchés. Cependant, à l’heure actuelle, la majorité d’entre eux restent dans l’obligation de s’expatrier, dans l’attente d’une évolution de la situation en France.

En conclusion

Si les tournages en extérieur restent une solution privilégiée par de nombreux réalisateurs, il est indéniable que les studios de tournage ont un bel avenir, en France comme dans le reste de l’Europe. Néanmoins, dans le cas français, il est indispensable que les studios de tournage français puissent se développer et obtenir une stabilité financière durable. Pour l’instant, l’offre française n’est pas en mesure de faire face à la demande et d’être compétitive par rapport aux autres pays européens. 

Pour en savoir plus : Les studios de tournage, un enjeu primordial pour la production en France, Rapport de Serge Siritzky au CNC et à Film France


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